L'ENTRETIEN Michel Drucker: Je suis devenu saltimbanque

Publié le : 06/06/2017 à 15h02

L'ENTRETIEN Michel Drucker: Je suis devenu saltimbanque

Michel Drucker, en tournée en France et dans les pays francophones (Liban, Maroc, Canada...) envisage déjà une suite, basée sur le même principe.

Invité récemment aux Crayères, à Reims, par l’association du Jardin des Arts, Michel Drucker s’est longuement confié sur la genèse de sa nouvelle carrière de « saltimbanque », entamée à 76 ans.

Comment vous est venue l’envie de monter sur scène,à 75 ans ?

En réalité, j’avais ça en moi secrètement depuis des années. À force de présenter des gens sur scène (j’en suis à ma troisième génération), je me disais : « Qu’est-ce qu’on doit ressentir sur scène, tout seul ? » C’est l’Everest. Plus le temps passait, plus j’avais peur.

Pourquoi ?

Parce que ce n’est pas mon métier ! En Provence, à Eygalières, j’avais Jean-Claude Brialy en voisin. On se voyait l’été avec ses amis du coin : Aznavour, Jean Réno, Jean-Marc Thibault, Isabelle Adjani, Nana Mouskouri . Ils faisaient un déjeuner bien arrosé, moi j’arrivais à vélo pour le café. Jean-Claude me disait : « Allez Michel, raconte-nous les coulisses de ce que tu as vécu cette année ! » Et ça les faisait rire. Jean-Claude me disait : « Mais pourquoi tu ne racontes pas ça ? » C’était il y a une quinzaine d’années, tout ça.

«Sur scène, je le dis : vous n’allez pas être dépaysé parce que mes souvenirs, ce sont les vôtres»

Entre faire rire des copains et monter sur scène devant des inconnus, il y a un gouffre…

Oui mais Jean-Claude me disait : « Fais-le Michel, moi, c’est ce que je fais ! » C’était lorsqu’il a fait sa dernière tournée avant de mourir (en 2007, NDLR). Il était seul et ça s’appelait J’ai oublié de vous dire. Il racontait ses souvenirs. Et il m’a dit : « Promets-moi que si tu le fais un jour, même si je ne suis plus là, ce sera dans mon théâtre », Les Bouffes parisiennes, à Paris.

L’idée a fait son chemin…

Oui, dix ans ont passé. Il y a deux ans, coup de fil d’un journaliste du Figaro TV qui me dit : « On va bientôt fêter les 50 ans de l’ORTF et on publie un sondage sur les dix animateurs emblématiques de l’histoire de la télé depuis les années 60. Et vous êtes le plus emblématique avec Léon Zitrone et Jacques Martin. » Je suis tombé par terre. J’étais le seul vivant. Un autre journaliste, du Parisien cette fois, m’appelle la même semaine et me dit : « Un sondage dit que vous êtes le senior préféré des seniors avec Jean d’Ormesson, Charles Aznavour et Line Renaud. » Et ensuite, toujours pour fêter les 50 ans de l’ORTF, le patron de l’INA, Matthieu Gallet, m’apprend qu’il y a 5 000 heures d’archives avec moi à l’INA. La SCNF a fait tourner, dans différentes gares, un train thématique sur l’histoire de la télé. Le jour où je vais le voir, je découvre qu’une voiture entière m’est consacrée. Avec marqué dessus : « Michel Drucker, 1964-2014 : 50 ans de télévision ». J’avais l’impression que c’était un convoi funéraire. J’étais mort. Ça sentait le sapin, c’était le César d’honneur. Je suis rentré chez moi, j’ai dit à ma femme : « Tu savais que tu vivais avec un senior ? » Elle m’a dit : « Oui, je sais, c’est moi qui donne ta carte dans le TGV. » J’avais 74 ans, j’étais assommé.

Alors, j’ai voulu regarder dans le rétroviseur, histoire de voir si j’avais vraiment vécu tout ça, ces 5 000 heures. Et je me suis dit : « Je vais aller voir les gens sur scène pour vérifier si on a vécu ça ensemble, on va feuilleter mon album. » Sur scène, je le dis : « Vous n’allez pas être dépaysé parce que mes souvenirs, ce sont les vôtres. Sauf que je vais vous raconter l’envers du décor, mon Johnny, mon Chirac, mon Depardieu, les disparus… »

Vous vous êtes lancés deux mois après l’attentat du Bataclan…

Oui ! Un mois avant la première, à Rennes, il y avait 200 réservations sur une salle de 500. On se dit qu’on va annuler, que tout le monde le comprendra puisque tous les spectacles étaient alors annulés. Mais je n’ai pas voulu annuler, je m’étais pris au jeu. Avec les réseaux sociaux et les articles de presse, ça a pris. Le soir de la première, c’était complet. Les gens étaient là par affection mais, sur leurs visages, je lisais : « Mais qu’est-ce qu’il va faire ? » J’ai fait trente dates, bourrées, et j’ai joué à Paris aux Bouffes parisiennes, presque cent dates. Je suis booké pendant deux ans. Je commence à jouer à l’étranger dans tous les pays francophones. J’ai joué au Liban, bientôt au Canada, au Maroc… Ce qui m’arrive est incroyable. Je commence une autre carrière à l’âge où on est à la retraite. Je pense déjà à monter mon deuxième spectacle, là je n’ai pu raconter que 20 %.

La plus fameuse séquence de votre carrière reste le clash entre Serge Gainsbourg et Whitney Houston…

À la fin de sa chanson, Gainsbourg, qui était mon invité, me dit « Tu me la présentes ». Et comme un idiot, j’ai amené Whitney Houston sur le canapé, alors que ce n’était pas prévu. Elle était inconnue en France mais déjà star en Amérique. Cette séquence a fait un scandale inimaginable… On était en direct, je ne pouvais pas arrêter l’émission. À la fin, il y avait Gainsbourg qui chantait, devine quoi, Vieille canaille en duo avec Eddy Mitchell. Elle était déjà partie dans un état de rage… Je suis allé à son hôtel avec des fleurs, on m’a interdit de la voir. Dans la presse, c’était « Whitney Houston harcelée sexuellement par un chanteur saoul dans une émission présentée par un incompétent »

Vous l’avez revue ?

Six ans passent. On me demande de présenter, avec Claudia Schiffer, à Monaco, les World Music awards (qui récompensent les plus gros vendeurs de disque de la planète). Il y avait Michael Jackson, Prince, Iglesias, déjà Céline Dion et Whitney Houston. J’ai dit à Claudia Schiffer : « S’il te plaît, on inverse, c’est toi qui la présentes, je ne veux pas la croiser ! » Tout se passe bien. Le soir, dîner de gala. Je vois le plan de table et qui est assis à côté de moi ? Whitney Houston. Pendant la moitié du dîner, elle dit : « Je vous connais, vous, quel est votre nom ? » Et j’ai fini par dire : « Serge Gainsbourg. » Elle a éclaté de rire, m’a dit : « C’était mon pire cauchemar. » Sur scène, je termine en regardant vers le ciel : « Serge, si t’es au bar avec Whitney Houston, j’espère que tu t’es excusé et que tu lui as offert les fleurs que j’avais déposées devant sa suite à l’hôtel. »

Vous oscillez entre l’humour et la nostalgie…

Je suis à la télé depuis cinquante-trois ans, tu t’imagines bien que mon jardin à moi, c’est un cimetière. Annie Girardot, Delpech, Coluche, Balavoine… Il n’y a plus beaucoup de rescapés. Mais je ne voulais pas que ce soit trop triste… Il a fallu trouver un équilibre. Mais maintenant que je suis devenu un saltimbanque, je ne crains plus d’arrêter la télé. Que j’y sois encore, c’est un miracle. Regarde depuis dix ans : Poivre, Chazal, Lepers… C’est l’hécatombe. Être sur scène, ça m’a donné un coup de jeune. Là, j’y suis pour dix ans !

Propos recueillis par

Mathieu Livoreil

 


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